Entretien avec Jean MÜLLER, directeur du design YEMA (1975-1982) [#2]

Histoire YEMA_Une époque, un style..._Partie 1 Une époque, un style...

par R.C. alias Jerry – 

Poursuivons notre plongée au coeur du design des montres YEMA avec Jean Müller, directeur du design YEMA de 1974 à 1982.

Vous n’avez pas lu le début ? Commencez par là !

Jean MULLER_Directeur du design YEMA de 1974 a 1982
Jean MÜLLER. Directeur du design YEMA de 1974 à 1982

Échange du 23 et 26 août 2019

Cher Monsieur,

Je ne sais comment vous remercier de la richesse de vos réponses et de votre temps.
​Vous trouverez ci-dessous quelques questions complémentaires que m’inspirent vos propos sur l’histoire de l’entreprise.

HENRY-LOUIS et HENRY-JOHN BELMONT

Vous m’avez indiqué qu’Henry-John Belmont était déjà Directeur Général lorsque vous êtes entré chez YEMA en 1974. Pourriez-vous m’en dire un peu plus sur le partage des rôles entre le père et le fils dans le pilotage de l’entreprise ?

Henry Louis BELMONT fondateur marque YEMA
Henry Louis Belmont – Portrait issu du documentaire Classe de Lutte

Henry John BELMONT PDG de l'entreprise YEMA
Henry-John Belmont. Source : « fiche intervenant » du Forum 2010 de la FHH.

Quand je suis entré chez YEMA, Henry-John Belmont était déjà Directeur Général (il avait en courrier interne le sigle DG et son père Henry-Louis Belmont avait le sigle PDG) Il était en poste depuis plusieurs années après son retour des USA.

HL Belmont avait encore en 1974 tous les pouvoirs financiers, s’impliquait dans la gestion de production et avait conservé les pleins pouvoirs sur la publicité (il travaillait avec une agence parisienne, Germont si je me souviens bien, dont les compétences me semblaient assez contestables …)

Il était assez inaccessible, il fallait prendre rendez-vous auprès de sa secrétaire et son bureau, isolé dans l’aile gauche du bâtiment frontal, jouxtait une très grande salle de réunion à laquelle nous avions rarement accès. Les entrevues que j’avais avec lui étaient toujours empreintes d’un certain cérémonial, mais malgré une certaine distance il existait toujours un lien chaleureux et paternel.

Henry-John était beaucoup plus accessible, son bureau était dans une grande surface commune du rez-de-chaussée, côté opposé à celui de son père, surface qualifiée de bureau paysager (cellules séparées par des cloisons amovibles) Dans cette surface il y avait aussi certains vendeurs export et leurs assistantes. Dans mes dernières années de présence, HJ Belmont avait déplacé mon poste du deuxième étage dans cette surface et j’étais ainsi très proche de lui.

Il me semble que Henry-John avait dès 1974 un rôle prépondérant dans la gestion des collections et des ventes tout au moins à l’export. Il ne semblait pas toujours d’accord avec certaines directives de son père, et la vieille équipe formée par son père en faisait parfois les frais.

Il avait lui-même sa nouvelle équipe, très jeune, dont j’ai fait partie, et qu’il opposait d’une certaine façon à l’équipe de son père.

Il était toujours accessible, disponible, à l’écoute de tout, et j’ai été admiratif tout au long des années passées avec lui de sa capacité de travail ahurissante. Il  connaissait le moindre détail de la vie de chaque produit tout comme il se souvenait des moindres détails de la vie de ses employés.

Il aimait les montres et il était très sensible à l’évolution des collections, il n’hésitait jamais à me laisser prendre des risques énormes avec des dessins novateurs, sa seule restriction étant le prix de revient mais jamais le design. Et il ne m’a jamais fait le moindre reproche après le succès mitigé ou l’échec d’une nouvelle ligne.

DANIEL JACQUINOT

Vous me dites qu’Henry-Louis Belmont était relativement peu impliqué dans la création des collections. Dois-je comprendre qu’il était d’abord un entrepreneur industriel et que c’est finalement Daniel Jacquinot qui a été, avant vous, l’âme du design des montres qui font aujourd’hui la popularité de YEMA auprès des amateurs ? Savez-vous pendant combien de temps il a collaboré au sein de l’entreprise ? A défaut de s’intéresser au design des collections, Henry-Louis Belmont, horloger de formation, s’intéressait-il de plus près aux caractéristiques techniques des montres (innovations sur les mouvements par exemple) ?

Je crois que Henry-Louis Belmont était surtout un entrepreneur, mais il faut aussi se souvenir que dans les années d’après-guerre une montre était avant tout un mouvement et jamais un design. Toutes les montres se ressemblaient, les boitiers, les cadrans, les aiguilles ou les bracelets étaient achetés à des entreprises spécialisées et le rôle d’une entreprise horlogère consistait à faire des choix chez ces sous-traitants.

La notoriété et la réussite de Yema sont venues des connaissances techniques de HL Belmont (ancien directeur technique de LIP) Il a conçu ses chaînes d’assemblage de mouvements (développement de Sormel) et il a toujours cherché à améliorer la qualité de ses produits. Il a été un pionnier dans les montres étanches et de plongée.

C’est lui aussi qui a été un des premiers à comprendre l’importance que pouvait avoir le design dans l’horlogerie en laissant libre-cours à  Daniel Jacquinot qui a été un précurseur dans certains dessins de cadrans, dont les séries cultes de chronographes. Je ne sais pas combien de temps Daniel Jacquinot avait été en poste chez Yema, sans doute 5 ou 6 ans. Il avait quitté la société Yema environ deux ans avant mon arrivée. Celui qui avait été en poste après Daniel Jacquinot et avant moi n’a pas laissé de souvenirs …

LE PASSAGE DE RELAI AVEC MATRA HORLOGERIE

Je comprends que vous avez fait la transition pendant quelques mois, après la création de Matra Horlogerie, avec la nouvelle équipe. Dit autrement, c’est vous qui avez passé le relais à Michel Fleury (qui serait donc votre successeur) avant de quitter l’entreprise. Est-ce bien cela ?

Je me souviens très bien de Michel Fleury, c’était un homme très agréable, mais je ne sais pas encore aujourd’hui quel était exactement son rôle.

Je n’ai pas le souvenir qu’il ait été mon successeur, ce rôle aurait plutôt été tenu par Janek Deleskiewicz, qui avait travaillé à mes côtés pendant les dernières années, et qui a ensuite suivi Henry-John Belmont chez Jaeger-Lecoultre.

LES SOUS TRAITANTS SCHNEIDER ET PRETAT

Votre mention, dans notre échange précédent, du savoir-faire et de la sous traitance confiées aux des 2 entreprises Schneider et Prétat attire mon attention. Une rapide recherche sur internet m’apprend que Prétat existe encore et est un spécialiste du matriçage de précision. Est-ce à dire que cette entreprise fabriquait des pièces sur commande pour YEMA (platines ? ponts ? boitiers ?) ? J’ai trouvé trace d’une entreprise Schneider & fils, 24 rue des Cras (donc à côté de l’usine Yema) qui fabriquait des boitiers. Est-ce bien d’elle qu’il s’agit ? Pouvez-vous m’en dire un plus, ne serait-ce que pour me mettre sur la voie de recherches que je pourrai mener ultérieurement ?

Schneider était bien la fabrique que vous citez, beaucoup plus bas que Yema dans la rue des Cras. C’était un fabricant de boitiers acier (le must à cette époque) de très belle qualité. Je crois que la plupart des boitiers de chronos et de plongées (dont la Superman) provenaient de ce fournisseur.

Prétat était un fabricant de boitiers à Porrentruy (suisse) de très bonne qualité, du niveau de Schneider mais avec un potentiel de fabrication beaucoup plus important. Le savoir-faire des polisseurs de cette entreprise était exceptionnel. Les marques suisses les plus prestigieuses étaient clientes de Prétat et je me suis efforcé tout au long de mes années Yema à développer les achats pour que Yema « monte en gamme ».

Le fondateur, Raymond Prétat, était un homme jovial et hors du commun, mais son fils Roland n’avait pas ses compétences. Après le décès accidentel et assez dramatique de Raymond Prétat, l’entreprise survivra quelques années avant de faire faillite (NDA : lire le commentaire de Roland Prétat sous l’article). Je ne crois pas qu’il y ait de lien direct entre cette fabrique de boitiers crée par Raymond Prétat et la société que vous citez (qui doit être à Cornol et non à Porrentruy)

A suivre à votre convenance,

Cordialement,

Jean Muller

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! Vous n’avez pas encore lu le dossier consacré à l’histoire YEMA ? Il est ICI.

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« Droit de réponse »

Roland Prétat, fils de de Raymond Prétat, a réagi au propos concernant l’entreprise familiale. Sa réaction est toujours lisible dans les commentaires, ainsi que ma réponse  Il le semble juste de reproduire son message dans le contenu même de l’article :

La faillite de la fabrique de boîtes Raymond Prétat SA à Porrentruy n’est pas due au « manque de savoir-faire de Roland Prétat », mais à la mondialisation et à la forte cartellisation du marché des montres de luxe en Suisse, donc finalement à la disparition du marché libre dans lequel la société opérait.
Tous les clients de moyen de gamme de mon père Raymond Prétat ont déplacé leurs commandes sur Hong-Kong.
Vingt et un ans se sont écoulés entre l’accident de Raymond Prétat en 1977 et la faillite en 1998, ce qui exclut un manque de savoir-faire à cette époque. Même si j’ai repris l’entreprise à 22 ans en 1977, alors que mon père était dans le comas. De fait, je n’ai pas eu d’autre choix que de commencer au pied levé et effectivement presque sans expérience pratique.
Monsieur Jean Muller doit toutefois se souvenir qu’il nous a commandé des boîtiers bien plus tard pour sa marque Bugatti, dont il devait toutefois finalement perdre la licence.
Mais il ne sait probablement pas que nous avons aussi produit un boîtier sur un design de son fils, pour une marque suisse du luxe, et ceci aux alentours de 2010.
Je suis toujours actif aujourd’hui sous la raison sociale individuelle Roland Prétat et je gère la vente et le suivi d’une fabrique de boîtes de montres chinoise depuis 2002, avec un chiffre d’affaires qui n’a rien à envier à celui de Raymond Prétat SA. J’ai d’excellents rapports avec mes partenaires.
La société Prétat SA à Cornol fait par contre du matriçage et a été vendue par mon cousin à son principal client, une fabrique de sécateurs, Felca si je ne me trompe.
La faillite de 1998 est uniquement due à mon refus d’abandonner à l’époque. Il aurait fallu fermer l’entreprise plus tôt sur une base volontaire.
De fait, les clients de mon père Raymond Prétat eux-mêmes ont disparu, ils ont oublié qu’il ne suffisait pas de commander bon marché en Chine et de revendre cher en Europe, c’était trop simple et sans contribution effective au marché, les grossistes ont vite compris qu’ils n’avaient plus besoin de telles fabriques d’horlogerie-boîtes-à-lettres.

Je veux bien que ma réponse soit supprimée, mais alors il faut aussi supprimer le passage de l’interview me concernant. En fait, rien de tout cela ne concerne vraiment ni Yema ni les fans de la marque.

Meilleures salutations à tous,

Roland Prétat