Entretien avec Jean MÜLLER, directeur du design YEMA [#1]

Jean MULLER_Directeur du design YEMA de 1974 a 1982 Jean MÜLLER. Directeur du design YEMA de 1974 à 1982

Par R.C alias Jerry –

Mais qui peuvent donc être les designers ayant conçu les montres qui ont fait le succès de YEMA ?

Vous vous êtes déjà posé la question ? Moi aussi !

Certes, quelques éléments de réponse sont apportés dans le dossier YEMA, un homme, une marque, que je vous invite à lire si vous ne l’avez pas déjà fait. Mais hormis quelques noms découverts au fil des recherches, bien peu d’informations sont disponibles.

Après quelques efforts d’investigation, je suis toutefois parvenu à entrer en contact avec l’un d’eux. Et pas des moindres.

 Pas facile de répondre à des questions de « groupie » quand il faut pour cela remonter dans ses souvenirs 45 ans en arrière ! Jean Müller, car c’est de lui qu’il s’agit, s’est prêté au jeu avec une grande disponibilité et une extrême gentillesse. Je l’en remercie chaleureusement.

Voici le fruit de nos échanges, restitués en l’état à l’exception de quelques aménagements facilitant la lecture. Je souligne le privilège d’avoir pu recueillir ce témoignage d’exception comme le plaisir éprouvé au cours de cet échange spontané et chaleureux.

Partie 1 : Échange du 20 et 21 août 2019

Cher Monsieur.

Merci infiniment d’avoir aussi spontanément accepté de répondre à mes questions !

Elles seront de deux ordres. Tout d’abord vous êtes un témoin privilégié du passé industriel de YEMA, sujet passionnant s’il en est. Nous commencerons donc par là si vous le voulez bien. Forts de ces éléments de contexte, nous aborderons ensuite votre rôle dans le design des montres à proprement parler, ainsi que dans le processus de création des collections.

Entrons donc sans plus tarder dans le vif du sujet.

VOTRE PARCOURS

Pouvez-vous me raconter le chemin qui vous a conduit de l’école des Beaux-Arts de Besançon à l’horlogerie, et plus spécifiquement chez YEMA ? Combien de temps y avez-vous travaillé ? Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours dans l’entreprise ?

Évidemment atypique, niveau bac mathématiques et technique à St Joseph Besançon (échec suite à un zéro éliminatoire en chimie) puis école d’esthétique industrielle aux Beaux-Arts de Besançon, une des premières écoles de ce qui deviendra le « design ».

Aucun débouché n’existait à l’époque pour un « designer », j’ai donc travaillé quelques années dans des entreprises familiales, travaux publics et concession automobile, puis chez Peugeot, mon dernier poste était « chef des ventes » à la concession d’Épinal. Mon épouse, lassée de me voir éloigné de Besançon, m’a fait part d’une annonce sur le journal régional, une fabrique d’horlogerie cherchant un styliste. J’ai pris rendez-vous et j’ai été reçu le lendemain par Henry-John Belmont, directeur général à l’époque, qui m’a immédiatement proposé un contrat intéressant. Je suis donc entré chez YEMA en septembre 1974 comme « styliste ». Je quitterai cette société en 1982, pour monter ma propre entreprise, mais à la demande de H.J. Belmont, j’assurerai encore la création de la collection YEMA pendant une année, en indépendant et sur honoraires.

J’ai été accueilli avec méfiance par les cadres de YEMA, car je n’avais aucune culture horlogère, mais quelques responsables m’ont aidé à apprendre rapidement les rudiments de l’horlogerie, dont Jacques Mercet directeur des achats et Pierre Bianchi directeur technique.

H.J. Belmont m’avait immédiatement fait confiance et a toujours accepté de produire tout ce que je proposais, même si certains modèles étaient trop audacieux et n’étaient pas toujours des succès commerciaux … Cette confiance restera acquise par la suite, et à chaque rencontre au fil des années et de la très belle carrière qu’il fera dans le groupe Richemond, il me proposera toujours de dessiner des projets pour l’une ou l’autre marque dont il avait la responsabilité.

J’ai donc eu la chance de faire partie de l’équipe YEMA dans les années 1974 à 1982, et j’espère que mon travail a contribué à la très forte progression de cette marque pendant cette période.

L’ORIGINE DE LA MARQUE

Il se dit que le nom de la marque YEMA a été trouvé par un étudiant dans le cadre d’un concours lancé par Henry-Louis Belmont. Est-ce la réalité ?

J’ai entendu plusieurs versions sur l’origine du nom, je ne sais pas quelle est la bonne. Je me souviens seulement que le nom était difficile à porter au Japon, sa traduction étant je crois « jaune d’oeuf ».

HENRY-LOUIS BELMONT

Vous avez côtoyé Henry-Louis BELMONT, le fondateur de l’entreprise et de la marque YEMA. Quel genre d’homme et de dirigeant était-il ??

Henry Louis BELMONT fondateur marque YEMA
Henry Louis Belmont – Portrait issu du documentaire Classe de Lutte

Je ne le rencontrais que pendant les réunions importantes où il était toujours présent. Mon responsable hiérarchique a toujours été Henry-John.

Il était très respecté, paternaliste et toujours disponible mais peu impliqué dans les choix de collections ou de sous-traitants. Il avait des exigences un peu décalées pour l’époque, il n’acceptait pas que des cadres partent en même temps que les ouvriers, il fallait arriver avant et partir après, il imposait le port de la blouse blanche et quelques autres contraintes … il faisait quelquefois le tour des bureaux après la fermeture et me faisait des remarques sur les piles de dossiers ou croquis en vrac sur ma planche à dessins. 

L’OUTIL INDUSTRIEL

Avec SORMEL, YEMA disposait d’un outil industriel de pointe, dont la renommée dépassait les frontières, notamment chez vos voisins suisses. L’entreprise a-t-elle mis cet outil de production à la disposition d’autres marques de façon indirecte, par exemple avec des contrats de sous traitance ? A l’inverse, j’ai récemment trouvé une montre YEMA dont le fond porte les mentions « Assort. France & Mont. Grèce ». J’ai eu l’occasion d’en voir d’autres portant la mention « Swiss made » sur le cadran. YEMA a-t-elle fait assembler des montres ailleurs qu’en Franche-Comté ? Notamment en Grèce ? Si oui savez-vous dans quelles circonstances ?

Usine YEMA _ Equipement Sormel au premier plan. L'usine YEMA se visite ! B. Faille - L'EST républicain N°926 Février 1978
Equipement Sormel – L’EST républicain N°926 Février 1978

Bien que dans les mêmes bâtiments, nous n’avions que très peu de contacts avec SORMEL. Cette société avait une très belle réputation et semblait à la pointe de l’innovation. Elle a certainement contribué à la notoriété de la marque YEMA.

J’étais en dehors des problèmes de production, j’avais seulement un droit de visite et de véto sur les chaînes de fabrication afin de m’assurer que mes directives ou mes choix étaient respectés.

Je ne sais pas si des montres étaient assemblées en Grèce mais je me souviens qu’il existait plusieurs sous-traitants à Besançon qui montaient ou assemblaient les « bas de gamme » de YEMA.

LA TRANSITION VERS MATRA HORLOGERIE

Avez-vous vécu cette période ? A quel point l’entreprise YEMA était-elle encore florissante à cette époque ? La fusion s’est-elle fait dans un climat de confiance ou de tension ?

Histoire YEMA_Concentration de l'Horlogerie française entre 1969 et 1982_Crédit R.C. Alias Jerry
Concentration de l’Horlogerie française entre 1969 et 1982

La fusion ou plutôt la cession s’est faite dans un climat assez tendu. L’équipe YEMA, dont je faisais partie, a trouvé assez humiliant d’être chapeautée par des arrivants extérieurs sans expérience et qui ont pris quelques directives très maladroites. C’est un peu cette cession qui m’a déterminé à démissionner et à créer ma propre entreprise.

Il me semble que la belle progression de YEMA a été cassée et que son image de marque a commencé à se diluer avec des modèles disparates.

LA GAMME « SOUS MARINE »

De très nombreuses montre des collections YEMA portent le nom de la gamme « Sous Marine ». Une publicité des années 60 expose côte à côte deux montres portant l’une la mention « Sub Marine » l’autre la mention « Sous Marine ». Connaissez-vous la genèse de cette appellation ? Savez-vous pourquoi seule la ligne « Sous Marine » est restée ?

Publicité Yema Sous Marine
Publicité Yema Sous marine, années 60

Je ne connais pas l’origine de l’appellation ni les raisons des changements éventuels entre sub et sous-marine.

Dans les années 60 et 70 peu de montres étaient étanches et YEMA s’était fait une très belle réputation avec ses montres et chronographes de plongée. Pour cela la marque s’appuyait sur le savoir-faire de quelques fabricants spécialisés, français comme Schneider à Besançon ou suisses comme Pretat à Porrentruy, et quelques modèles étaient déjà emblématiques : Superman, Rallygraf, Yachtingraf … ces modèles existaient à mon arrivée, ils avaient été dessinés pour la plupart par Daniel Jacquinot qui avait quitté YEMA en 1972 pour rejoindre le groupe Cartier.

A votre disposition pour répondre à d’autres questions.

Cordialement,

Jean Muller

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! Avez-vous lu le dossier consacré à l’histoire de la marque YEMA ? Lire le dossier YEMA. Un homme, une marque