Richard MILLE. L’interview

YEMA Interview Richard MILLE YEMA Interview Richard MILLE

En avril 2007, à l’occasion du 25èmeanniversaire du premier vol de Jean-Loup CHRETIEN dans l’espace, Jean-Christophe THIEUX, alias Jecko, est parvenu à entrer en contact avec Richard MILLE, illustre industriel horloger. Il en est résulté un entretien téléphonique absolument passionnant, retranscrit sur Forum à Montres.

 Après avoir partagé avec vous les souvenirs de Jean MÜLLER, directeur du design YEMA de 1974 à 1982, il paraissait assez naturel de remettre cet interview à l’honneur, à laquelle fait largement référence le dossier consacré à l’Histoire YEMA. Rares sont ceux en effet qui savent que l’homme a contribué au succès de YEMA au début des années 80, alors que l’entreprise venait d’entrer dans le giron du groupe MATRA Horlogerie.

 Jean-Christophe THIEUX a très gentiment accepté que je reproduise ici la première partie de l’entretien, consacré à YEMA, enrichie de quelques liens et visuels.  Merci à lui.

Bonne lecture !

R.C. alias Jerry

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Interview : Richard Mille

Par Jecko

Richard MILLEMerci, Mr Mille d’avoir accepté cette interview. Le 24 Juin 1982, à bord du vaisseau Soyouz T6, Jean –Loup Chrétien s’élance vers la station Saliout 7. Il est le premier Français à partir dans l’espace. A cette date, Mr Mille, vous êtes à la tête du pôle Matra Horlogerie auquel appartient Yema [Ndlr : Richard MILLE était en réalité Directeur Export. Jacques MEYER et Pierre PRIEUX étaient respectivement PDG et DG de MATRA Horlogerie. Voir YEMA. Un homme une marque Partie II].

Alors je ne sais même plus, comment ça s’est goupillé parce que moi j’avais pris le train en marche. En fait, la saga des spationautes avait été lancée avant même que je rejoigne Matra horlogerie. Je suis arrivé quasiment au début mais c’était M H-J Belmont qui avait lancé ça alors qu’il était propriétaire de Yema, avant de vendre à Matra horlogerie.

Lire aussi : Entretien avec Jean MÜLLER

On avait plusieurs fers au feu en matière de développement. J’aimais bien les développements extrêmes, donc j’avais fait aussi une montre pour Nicolas Hulot qui avait fait le pôle nord en ULM, j’avais lancé une montre pour Titouan Lamazou quand il avait gagné le Vendée Globe Chalenge et puis les montres à Etienne, la North-Pole et une montre qu’on avait appelé Antartica quand il avait fait son bateau pour faire la traversé de l’antarctique avec toute une équipe internationale, un Américain, un Russe, un Japonais, un Anglais etc.

Comme les boussoles ne fonctionnent pas à proximité des pôles on a eu l’idée avec Etienne d’utiliser un mouvement 24h. Une fois l’aiguille calée sur l’heure locale non administrative, en heure locale réelle, il suffit de pointer votre aiguille vers le soleil et vous avez immédiatement la direction du nord. Avec une montre normale vous pouvez très bien le faire avec la bissectrice, vous arrivez à parfaitement vous repérer de manière très précise, pour peu qu’il y ait un simple halo de soleil, ce qui arrive toujours. J’avais fait une montre réversible, que j’avais appelé Bi-Pôle. Elle pouvait fonctionner aussi pour le pôle sud, l’aiguille allait dans le sens inverse d’une montre traditionnelle pour voir la direction sud. Le tout avec une précision assez extrême. C’était les produits qu’on avait développés à côté des produits Spationautes.

YEMA North Pole et YEMA Bi Pole Richard MILLE Jean-Louis EtienneVous n’aviez pas de problèmes de piles avec le froid ?

Contrairement à la montre d’Etienne, on n’avait pas trop travaillé les éléments de protection. On s’était contenté de travailler sur le cahier des charges du CNES, qui était plutôt tourné vers les problèmes d’accélération, décélération, les problèmes de bris de glace, de résistance au choc etc. etc. Mais en définitive on n’avait pas sorti une usine à gaz. Pour la simple et bonne raison qu’il était difficile à l’époque de bidouiller, de travailler sur des mouvements à quartz.

Pour la montre d’Etienne, la North-Pôle, j’avais fait un container en téflon qui protégeait la pile, mais le problème n’est pas venu de là. Il est venu du fait que l’on avait une aiguille assez grande donc assez lourde, en fait elle pompait énormément d’énergie et au bout de 6 mois il fallait changer la pile. Ce problème a été amplifié par le froid extrême, on était sur des températures moyennes de moins 50 la durée de la pile a été de 4 mois. Ma grande inquiétude était que la pile lâche en cour de route, donc on avait tout fait pour la protéger de façon à ce qu’elle soit atteinte par le froid le plus tard possible. Après au-delà de ça il avait toujours au poignet, mais il avait sa parka qui venait la recouvrir étant donné qu’il faisait sa position toutes les 2 ou3 heures et il la faisait le soir avec sa balise Argos.

Sur les navettes, ils ont tellement d’instrument à leur disposition, que le discours était : « Vous voulez nous faire des montres ? Faites-vous plaisir, mais que ça vienne pas nous casser les pieds ! » Le problème essentiel c’était qu’en cas de chocs il n’y ait pas, comme je l’ai dit tout à l’heure, des débris de verre qui se baladent partout dans la cabine et une bonne fiabilité des informations chrono. Ce qui ne posait pas de problème puisqu’avec du quartz on a affaire à des informations très très précises sans grand soucis.

Ce n’était pas des montres prévues pour sortir dans l’espace ?

Non, non c’était franchement des produits assez rustiques, très biens étudiés, très solides parfaitement adaptés et développés. Mais pas usine à gaz, l’objectif était de donner des informations très fiables et surtout ne pas causer de problème. Utilisation de velcro à la place des bracelets métalliques l’objectif étant toujours de ne pas se blesser, pas d’angle vif, sur les poussoirs bien que saillant ont avais pris la précaution d’arrondir tout ça, comme pour la couronne, pas d’arrête vive pour qu’il n’y ait pas de risque de se blesser.

YEMA Spationaute I et YEMA Spationaute II Jean Muller Richard MILLE Vous aviez fait le choix de changer la spationaute à chaque mission.

Oui, ça c’était plus tôt du marketing. Parce qu’à chaque fois on faisait de séries limitées donc on faisait vivre la gamme. Je dirais que c’est une tradition aujourd’hui qui se répète dans l’horlogerie, l’an dernier j’ai fait une série Massa, mes copains d’Audemars Piguet ont fait une série Montoya après une série Barichello. Nous avions aussi de nouveaux calibres qui intervenaient, on était content de mettre de nouveaux développements ou des produits plus pointus ou moins consommateur d’énergie car à l’époque, c’était ce sur quoi travaillaient tous les gens qui développaient des mouvements à quartz. On travaillait sur la réduction de la consommation l’amélioration des performances etc. etc. Donc on faisait profiter de ces évolutions et en même temps, nous on en profitait pour faire des séries commercialisables.

Vous aviez des retours sur l’utilisation de vos montres sur les vols ?

Oui, c’était une bonne collaboration, c’était une collaboration, je dirais amicale. C’était l’occasion de se revoir… De faire souvent … des bringues. C’était le même style que je retrouve avec Massa avec qui j’ai travaillé de manière plus approfondie, mais ça c’est peut-être avec l’âge, sur ses besoins personnels etc.

Habituellement les pilotes ne courent pas avec leurs montres. J’ai voulu qu’il coure avec sa montre. Je n’aime pas le terme d’ambassadeur, c’est quelque chose qui m’énerve que je trouve très superficiel. J’aime les montres en situation. Ce qui m’a intéressé avec Massa, c’est de mettre au poignet d’un pilote de formule 1 une montre tourbillon qui est par réputation fragile. On conseille, jamais de golf, jamais de tennis avec une montre tourbillon. J’ai voulu éprouver avec la mienne, (comme j’avais travaillé sur des tas de paramètres techniques la rigidité d’un côté, la résistance aux chocs de l’autre, la fiabilité d’un tourbillon en situation,) sur un pilote de formule 1 avec des vibrations des chocs des accélérations des décélérations qui sont terribles qui sont des tueuses de montres. J’ai aimé garder cette approche produit en situation, et non pas produit de pur marketing.

Je pense que la pièce avec laquelle on c’est le plus marré, est la montre de Nicolas Hulot. Pour son expédition au Pôle Nord Parce que je lui avais fait un bracelet avec des containers, il avait 3,4 containers de chaque côté avec des mini allumettes. C’était assez rigolo, c’était une pièce qui d’ailleurs est resté unique.

Les spationautes étaient, entre guillemets, plus commerciales. Elles étaient plus originaires du commerce.

Livres de Jean-Louis Etienne et Nicolas HulotLa Pôle Nord d’Etienne était faite en titane puisque son cahier des charges était simple poids minimum, résistance au froid, travail sur l’ergonomie, la douceur, pas d’angles vifs etc. etc. Parce que comme vous le savez le moindre problème dans un univers hostile prend des dimensions terribles. L’anecdote d’Etienne qui faisait chauffer de l’eau le soir avec son unique rouleau de papier toilette à côté. L’eau tombe sur le papier toilette qui gèle instantanément et qui est inutilisable. Dehors il fait moins 50, mais sous la tente c’est pratiquement Pareil. Impossible de se nettoyer les fesses, des boutons, qui s’infectent, vous voyez le truc anodin qui dans un univers normal serait totalement anecdotique et là prend une dimension folle. Pareil dans l’espace c’est-à-dire que le moindre problème, la moindre blessure, peut prendre des dimensions catastrophiques. Une évolution avec des montres de plus en plus soft avec des bracelets velcros, facile à mettre sur une combinaison, facile à enlever. On faisait des variations en bracelet métal parce que c’était plus commercial.

Quels ont été les retombées pour Yema ?

Yema a eu une cote terrible pendant des années à cause de cette dimension technique. Bon, malheureusement, Matra, son métier n’était pas du tout l’horlogerie. Matra ne savait pas trop quoi faire à l’époque de toutes ces marques. Matra avait récupéré ces marques en 81 quand la gauche est arrivée au pouvoir. Jean-Pierre Chevènement, qu’on appelait Le député de l’horlogeriedans le territoire de Belfort, a voulu, et c’était une idée louable, fédérer toute l’horlogerie française qui était complètement morcelée, constituée de tas de société indépendantes qui d’ailleurs gagnaient de l’argent.

Et je ne sais pas si ça vous dit quelque chose mais en 81 le premier ministre Pierre Mauroy a nationalisé toute l’industrie d’armement. Dassault a été nationalisé etc. Et Matra était sur la liste des nationalisations et en fait Matra contre, on va dire sa non nationalisation – Lagardère était un fin négociateur – prend en main l’horlogerie française.

Sur le papier c’était séduisant parce qu’on avait un groupe spécialisé. Matra était spécialisé dans l’électronique la micromécanique etc. Mais il s’agissait là de développer des marques. Donc il y avait un aspect, entre guillemets, beaucoup plus marketing, une stratégie complètement différente et c’était pas du tout le métier de Matra et Matra c’est retrouvé avec ça. Donc il s’est retrouvé avec des fleurons de l’industrie française, il y avait Yema, Jazz, Cupillard Rieme dont il n’a pas su très bien quoi faire et au bout de quelques années, il s’en est défait et a revendu ça à Seiko. Lui n’en a rien fait non plus et c’est très dommage de voir une marque comme Yema qui était très pointue, qui avait une personnalité forte, qui, on peut dire, avait été précurseur en matière de montres extrêmes avec Oméga. Il y avait peu de marques qui travaillaient sur de tels développements à l’époque. Et malheureusement ça en est resté là. Je sais que Yema renait un peu de ces cendres. Mais c’est une marque qui a été laissée à l’abandon pendant des années et des années. Alors qu’elle était très très liée à l’aventure en générale, l’aventure spatiale, l’aventure avec Etienne, sur les mers. En plus Yema était très spécialisé dans les montres plongées. On fournissait les nageurs de combats et l’armée avec des produits très spécifiques, très pointus, là aussi très spéciaux et des cahiers des charges draconiens.

Il est clair que lorsque vous faites une montre de plongée, elle a intérêt à marcher, quand vous avez des gens qui doivent poser des mines, se retrouver à tel endroit à telle heure, il ne s’agit pas que la montre s’arrête. Donc des produits très pointus et tout ce capital est un peu tombé à l’eau et puis je sais que ces derniers temps ils avaient fait des produits mais très commerciaux mais sans tirer la quintessence, c’est bien dommage de ce qui a été fait précédemment.

Lire aussi : YEMA. Un homme, une marque. Partie II

Comment voyez-vous l’évolution de la gamme Yema ?

Paradoxalement je n’ai absolument plus suivi tout ça.
En discutant avec vous ça me fait revenir plein de souvenir. Mais comme je ne suis pas du tout quelqu’un de nostalgique, j’ai un peu bâché tout ça. C’est vrai que c’était d’excellent moment avec des développements assez géniaux. Je me souviens même par exemple pour la Pôle Nord d’Etienne, je l’ai faite contre l’avis du PDG de l’époque Jaques Meyer qui était fou de rage et qui voulait me virer et puis lorsqu’Etienne a fait son Pôle Nord je suis devenu d’un seul coup un héros.

[…]

La suite de cet entretien passionnant ne concerne pas YEMA et n’a donc pas vraiment sa place ici. Mais je vous invite vivement à en prendre connaissance !

Lire la suite de l’interview de Richard MILLE sur Forum à Montres.