Superman Armée de l’Air : La Légendaire

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– 1ère Partie –

Lorsqu’on se passionne pour les montres de plongée, il est rare de ne pas tomber un jour ou l’autre, au gré de ses errances horlogères, sur la fameuse Yema Superman. Ce fut mon cas il y a quelques années déjà et, comme vous pouvez l’imaginer, je n’ai pas su résister bien longtemps à ses charmes.

Par chance, les informations la concernant ne manquaient pas sur les forums spécialisés, notamment grâce à une toute petite communauté, aussi active que conviviale. Présentations de modèles en détails, revues comparatives ou encore comptes rendus complets de restaurations abracadabrantesques (oui, Batilou était déjà de la partie), le tout dans la joie et la bonne humeur : c’est bien simple, je dévorais pour ainsi dire tout ce qui concernait de près ou de loin la Superman. J’y consacrais du temps, beaucoup de temps même, y laissant certaines nuits de sommeil au passage. Mais qu’importe, la magie de la découverte était bien là et les quelques cernes supplémentaires sous mes yeux, au réveil, étaient un bien maigre tribut à payer pour ça.

Parmi toutes ces innombrables lectures, il y en avait une qui avait particulièrement marqué mon esprit à l’époque. Un post de « Zen » datant de 2011 pour être plus précis, sur forum à montres. Haut lieu des amateurs et autres collectionneurs, dont il est l’administrateur, il relatait dans cette publication l’existence d’un modèle bien particulier de la plongeuse emblématique de chez Yema : la Superman Armée de l’Air. Après un bref rappel historique et quelques jolies photos descriptives sur lesquelles on pouvait admirer, entre autres, les gravures militaires spécifiques sur le fond du boitier, on y apprenait que cette Superman à cadran bleu, avec des index dits « en U pleins », avait été commandée au milieu des années 70 par le Ministère de la Défense et, plus surprenant encore, qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une version « civile », sans changement particulier donc, phénomène suffisamment rare pour être souligné (la très grande majorité des montres militaires étant conçues et/ou modifiées afin de pouvoir répondre à un cahier des charges très strict).

Intéressant, mais encore ? Eh bien, pas grand chose justement. Quelques articles et autres commentaires, postés ça et là sur la toile, avaient bien tenté de venir compléter ces premières bribes d’informations, mais sans nous éclairer tellement plus pour autant. Elle fut tantôt attribuée aux pilotes de l’Armée de l’Air, tantôt à « quelques corps d’élite en opération »… bref, compte tenu du très faible nombre d’exemplaires recensés chez les collectionneurs et, en l’absence de photos, de documents officiels ou de témoignages directs pour venir étayer quoique ce soit, il va sans dire que les théoriciens horlogers en tout genre s’en étaient donnés à cœur joie durant toutes ces années, pour le meilleur comme pour le pire.

Au final donc, à part son existence avérée, il faut bien reconnaitre que cette Superman Armée de l’Air avait su garder, intact, son épais voile de mystère. Objet de bien des fantasmes, elle avait réussi le tour de force d’être à la fois la plus mythique et la plus méconnue des Superman, conservant jalousement tous ses secrets… jusqu’à aujourd’hui, du moins.

 

– 2ème Partie –

Je vais être honnête avec vous : cette Superman Armée de l’Air ne figurait absolument pas sur la liste de mes Graal horlogers. Non pas que je ne désirais pas ajouter une telle pièce à ma collection, bien au contraire même, puisque j’affectionne tout particulièrement les montres de plongée militaires, mais tout bonnement parce que je n’aurais jamais pensé pouvoir mettre la main sur une telle licorne en premier lieu. Car, oui, cette Superman est bel et bien une licorne. Une vraie. Une de ces très rares montres qui, contrairement à la grande majorité des autres, ne se « chassent » pas. On ne part pas en quête d’une Superman Armée de l’Air. C’est parfaitement inutile. Au mieux peut-on tout juste espérer avoir la chance inouïe que l’une d’elles veuille bien se présenter un jour à soi, au détour d’une petite annonce, sur un vieux coin de table en brocante ou encore via une connaissance qui a une connaissance qui… Autant dire que cela tient presque du miracle.

Eh bien, vous savez quoi ? Cette chance inouïe, je l’ai eue il y a quelques mois seulement. Doublement même devrais-je dire car, pensant acheter à la base une simple Superman 24.11.17, ce n’est que dans un second temps que je découvris sa provenance militaire, en inspectant plus attentivement le dos de la montre, que j’avais survolé bien trop rapidement une première fois. Il faut dire que le reste était plutôt inquiétant à voir et que, pour ma défense, mes yeux s’étaient surtout attardés sur le cadran, cherchant désespérément à déterminer l’état de ce dernier, au travers d’un plexi éclaté en mille morceaux. Pas facile. L’aiguille des minutes avait perdu quasiment tout son tritium, un index qui s’était décollé avait été retiré lors d’une précédente révision et le bloqueur était, lui aussi, aux abonnés absents. Bref, ça faisait quand même beaucoup et, si je n’avais pas fait plus attention que ça, j’aurais pu tout aussi bien renoncer à cette pièce, préférant laisser la suite de son destin entre les mains d’un autre. Dieu merci, il n’en fut rien.

Le vendeur, un homme fort sympathique, à l’approche de la soixantaine et qui présentait bien, en était le second propriétaire. Pas spécialement amateur d’horlogerie, il avait délaissé la montre ainsi amochée dans un tiroir depuis une trentaine d’années. Devant l’ampleur des dégâts, n’ayant ni la volonté ni la patience nécessaire pour se lancer dans un tel chantier, il avait finalement décidé de la vendre, de préférence à quelqu’un qui saurait l’apprécier et pourrait réveiller cette belle endormie. Il ne pouvait pas mieux tomber et, bien entendu, je lui en suis encore aujourd’hui particulièrement reconnaissant.

Après que nous nous soyons entendus sur le prix —plutôt raisonnable, ce qui me conforta aussi sur le fait qu’elle pouvait être authentique et justifiait du moins une telle prise de risque, malgré son état de délabrement, son cadran à index droits et ses marquages militaires inhabituels au dos— je pris donc possession de la Superman et nous nous quittâmes sur une poignée de mains, non sans avoir pris le temps au préalable d’évoquer le passé de cette montre durant quelques minutes. Comme les événements dataient un peu, il ne se souvenait plus vraiment de grand chose, si ce n’est qu’elle lui avait été donnée à la fin des années 70, par un sous-officier ou un officier de la Base Aérienne 128 de Metz-Frescaty. Rien de très croustillant donc a priori mais, comme vous le découvrirez un peu plus bas, cette information sera cependant assez déterminante pour la suite de l’histoire.

 

– 3ème Partie –

Il fallut ensuite penser à sa restauration. Je vous en épargnerai volontairement ici les détails —cette étape mériterait à elle seule un post dédié— mais je tenais tout de même à remercier chaleureusement celui qui a eu la gentillesse de bien vouloir s’en occuper : le seul, l’unique, Batilou (cet homme est décidément partout). Comme à son habitude, il avait fait les choses bien. Très bien même, la montre ayant ainsi pu retrouver sa configuration d’origine tout en conservant les stigmates de ses nombreuses aventures. Bref, le résultat était superbe et correspondait en tout point à mes attentes.

Une fois la belle de retour à mon poignet, mon récit aurait pu parfaitement s’arrêter là… mais avouez que vous auriez sans doute été légèrement déçus, non ? Rassurez-vous, ceux qui me connaissent un peu savent que j’adore creuser dans le passé de ces pièces exceptionnelles, qui plus est lorsqu’elles sont militaires. C’est même, à mes yeux, l’un des plus grands plaisirs que l’on peut avoir avec le vintage, découvrir toutes ces petites histoires qui participent à la grande Histoire. Cette Superman n’y fera donc pas exception.

 

– 4ème Partie –

Alors creuser, certes, mais par où commencer ? La problématique à résoudre restait éternellement la même depuis toutes ces années et tenait en une question : si la Superman avait bel et bien été en dotation dans l’Armée de l’Air, quels avaient bien pu être les unités et les personnels concernés ? Compte tenu du peu d’informations fiables dont je disposais, je pris rapidement la décision de procéder par élimination. C’était, après tout, l’approche la plus logique à adopter.

Il y avait principalement deux hypothèses qui ressortaient régulièrement sur les forums, concernant l’attribution de ces Superman :

  • Les pilotes
  • Les commandos de l’Armée de l’Air.

La première, à laquelle je n’avais jamais vraiment adhéré, fut volontairement écartée par mes soins. D’abord parce que je ne voyais pas en quoi une montre de plongée dépourvue d’une fonction chronographe —pourtant si essentielle à la navigation— aurait pu être d’une quelconque utilité à l’intérieur d’un cockpit (sauf en cas d’amerrissage forcé ce qui, vous me l’accorderez, aurait été une vision assez pessimiste du métier de pilote). Ensuite et surtout, parce qu’à la vue du nombre conséquent de chronographes de l’Armée de l’Air encore disponibles aujourd’hui sur le marché, dont les célèbres Type 20 et 21, il n’y avait aucune raison pour que la Superman, elle, ait toujours été d’une rareté absolue. Cette disproportion n’avait tout simplement aucun sens.

La seconde hypothèse était donc, de loin, la plus séduisante. Après tout, même si la plongée n’était pas particulièrement leur spécialité, ces hommes d’action avaient sans aucun doute besoin d’une montre fiable, précise et qui n’aurait pas peur d’être malmenée. La Superman répondait parfaitement à toutes ces contraintes. Mais voilà, autre problème : les membres des commandos et autres forces spéciales ayant pour habitude de rester très discrets quant à leurs activités, même lorsqu’ils ne sont plus en « service actif », les recherches s’annonçaient assez compliquées. Recueillir des témoignages allait être tout sauf évident.

Heureusement, parallèlement à ces premières investigations qui ne donnaient rien de bien particulier, le hasard voulut qu’une troisième hypothèse s’offrit à moi peu de temps après, lors d’un échange très intéressant avec un autre membre du Club Yema (Stan Laferriere, pour ne pas le citer). A l’occasion d’un post, il évoquait la possibilité que cette Superman ait été en fait utilisée par des plongeurs de l’Armée de l’Air. Tout simplement. C’était d’une telle évidence que, franchement, je m’en voulais un peu de ne pas avoir considéré cette éventualité plus tôt. Il faut dire que pour moi, jusque-là, ces « Ploufs » comme on les surnomme (en rapport au bruit produit lorsqu’ils entrent au contact de l’eau), n’étaient présents qu’au sein de la Marine Nationale et de l’Aéronaval. Grossière erreur de ma part : une simple recherche sur Google me confirma en effet que l’Armée de l’Air disposait, elle aussi, de sauveteurs-plongeurs héliportés, et ce depuis 1968.

Bref, tout cela prenait une tournure intéressante mais il y avait un hic malgré tout, et pas des moindres : ma montre venait assurément de la BA 128 de Metz-Frescaty… et Metz, je ne sais pas si vous êtes au courant, mais c’est plutôt assez loin de la mer en fait. Il me paraissait donc assez peu probable de trouver un sauveteur-plongeur aussi loin dans les terres.

La bonne nouvelle dans cette histoire était que, du coup, cet étrange paradoxe devenait aussi l’occasion rêvée de vérifier cette hypothèse une bonne fois pour toutes : si je ne trouvais aucune trace de sauveteurs-plongeurs là-bas, c’est que la Superman ne leur avait donc pas été destinée non plus.

Située au sud de Metz, la Base Aérienne 128 s’étendait sur les communes d’Augny et de Marly. Véritable portail stratégique sur l’est de l’Europe et riche d’une histoire de plus d’un siècle, elle ne fut officiellement opérationnelle pour l’Armée de l’Air qu’à partir de 1955 et connut de nombreuses évolutions jusqu’en 2012, date à laquelle elle cessa définitivement ses activités. Si elle avait bien entendu accueilli de nombreuses unités au cours de son existence, que ce soit des escadrons de chasse, de transport, de liaison aérienne ou encore d’électronique aéroporté par exemple, j’en découvris un qui attira tout de suite mon attention : l’Escadron d’Hélicoptères 02/67 « Valmy ».

Préalablement stationné sur la BA 113 de Saint-Dizier, son commandement avait était transféré sur la BA 128 le 1er septembre 1972. Avec une double mission comprenant les héliportages de commandos et les évacuations sanitaires, cet escadron était donc le plus à même de pouvoir disposer de sauveteurs-plongeurs à l’époque sur cette base.

Pressé d’en avoir le cœur net, je me mis tout de suite en quête d’informations complémentaires et pris contact avec différentes associations et amicales des anciens de cette base. Après quelques jours d’attente, je reçus finalement un message de la part du responsable du groupe « Conservatoire aéronautique et historique de Metz-Frescaty » sur Facebook, que je remercie d’ailleurs au passage. Sa réponse était claire et ne laissait aucune place au doute : oui, l’EH 02/67 « Valmy » avait compté des sauveteurs-plongeurs parmi ses rangs, qui faisaient partie des équipages SAR (Search And Rescue). Cela lui avait été confirmé par un ex-officier pilote ayant appartenu à ce même escadron.

Suite à cette nouvelle et même si l’hypothèse d’une Superman en dotation pour les sauveteurs-plongeurs héliportés devenait donc, pour le coup, de plus en plus concrète —sans même parler du fait que mon exemplaire de 1973 coïncidait parfaitement avec l’arrivée de cet escadron sur la base— je n’avais toujours aucune preuve directe et irréfutable que c’était bien le cas. N’ayant pu entrer en contact avec l’un de ces sauveteurs-plongeurs de la BA 128, ma piste s’arrêtait donc là malheureusement, me laissant avec cette sensation étrange, à mi-chemin entre l’euphorie et la frustration.

Pourtant, je sentais bien que je tenais ici quelque chose de sérieux. La réponse était là, plus très loin. Je ne pourrai pas vous expliquer pourquoi, mais j’en étais intimement persuadé.

 

– 5ème Partie –

Motivé par l’envie de remonter cette piste jusqu’au bout et d’atteindre l’objectif initial que je m’étais fixé, j’entrepris cette fois d’envoyer des demandes à tout ce qui touchait de près ou de loin aux Ploufs de l’Armée de l’Air : amicales des anciens, associations des sauveteurs-plongeurs, sites internet traitant des escadrons d’hélicoptères, groupes Facebook des différentes bases sur lesquelles ils avaient pu être affectés, plusieurs services au sein du Ministère des Armées, etc…

Bref, j’avais pris la décision de ratisser très large et sans compter, conscient que ces dizaines de petites bouteilles à la mer seraient autant de chances d’obtenir enfin la réponse tant attendue.

Quelques semaines s’écoulèrent. Alors que j’étais en vacances et que tout ceci avait un peu quitté mon esprit, je reçus un e-mail vers 10 heures du matin. Je m’en souviens encore. Je prenais mon petit-déjeuner et, à sa lecture, j’en avais presque recraché la gorgée de café que j’avais en bouche…

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« Bonjour Monsieur,

Je me présente, je suis xxxxxxx, ancien sauveteur-plongeur de l’Armée de l’Air ayant appartenu à l’EH xx/xxx “ xxxxxxxx “ pendant la période couvrant vos recherches.

Je crois pouvoir vous apporter quelques renseignements sur cette spécialité et sur le matériel.

Aussi, si cela vous convient , j’aimerais que vous me donniez vos coordonnées ainsi qu’un numéro de téléphone et ainsi voir nos possibles échanges d’informations.

Je vous souhaite une bonne journée.

Bien cordialement,

xxxxxxx »

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Je répondis évidemment sans tarder. Dès le lendemain, mon téléphone sonna, affichant un numéro inconnu : c’était lui.

Personne affable, dont la sagesse de l’expérience et la bienveillance naturelle se ressentaient instantanément dans la voix, Monsieur S. —que j’appellerai ainsi afin de préserver son identité et sa tranquillité (oui, je vous connais un peu)— avait non seulement été l’un des tout premiers sauveteurs-plongeurs héliportés de l’Armée de l’Air… mais également le responsable du matériel pour son unité à l’époque ! Autant dire que j’aurais pu difficilement espérer mieux.

Après quelques échanges brefs mais courtois, durant lesquels je pris soin de lui expliquer un peu plus en détails ma démarche, je ne pus finalement me retenir plus longtemps avant de lui poser LA question qui me brûlait les lèvres depuis des semaines maintenant : « Alors Monsieur S., dites-moi, avez-vous bien eu la Yema Superman en montre de dotation ? »

Sa réponse ne se fit pas attendre : « Oui, nous étions en effet équipés avec ces montres, depuis le début des années 70 ». Puis il ajouta assez rapidement, « D’ailleurs, vous savez, je porte encore la mienne. Elle m’accompagne dans toutes mes activités, depuis 43 ans. »

Au son de ces quelques paroles, je vous laisse imaginer ma joie. Même si j’essayais tant bien que mal de la contenir intérieurement, afin de donner le change et de conserver un minimum de dignité face à mon interlocuteur, on ne va pas se raconter d’histoires : j’étais excité comme une puce et derrière cette apparente retenue se cachait également une immense satisfaction personnelle. Comment aurait-il pu en être autrement d’ailleurs ? Après tout, l’énigme de la Superman Armée de l’Air était enfin résolue et j’allais bientôt pouvoir partager cette découverte avec tous les autres passionnés de la marque.

Pourtant, à ce moment-là et sans m’en douter une seule seconde, j’étais encore très loin du compte : certes, je venais d’obtenir la preuve irréfutable que j’espérais tant, mais la suite de la conversation allait m’apporter des informations que je n’aurais même pas osé imaginer…

En l’interrogeant sur mon exemplaire de 1973 —dont il avait déjà quelques photos en sa possession, envoyées lors de ma demande initiale— il me confirma qu’il était tout ce qu’il y a de plus conforme. Cette 24.11.17 avec cadran « 4 lignes », index « droits » et mouvement France Ebauches 3611, faisait partie des premières montres délivrées. Il n’était donc pas plus étonnant que ça que ses gravures, faites au pantographe et jusque-là inédites pour moi, soient légèrement différentes de celles trouvées sur les quelques modèles connus, plus tardifs, avec index « en U pleins ». Après tout, ce phénomène avait déjà été constaté sur bon nombre de montres militaires, y compris sur les montres de plongée de la Marine Nationale, avec des marquages différents d’une année sur l’autre sur les fonds des Tudor Snowflake par exemple.

Puis, la discussion s’orienta tout naturellement sur les différents modèles que Monsieur S. avait vus passer ou eus en sa possession, au cours de sa carrière. Il commença bien entendu par évoquer sa propre Superman, celle qui n’avait jamais quitté son poignet depuis plus de quatre décennies maintenant. S’il en avait pris le plus grand soin, n’hésitant pas encore aujourd’hui à l’emmener chez son horloger quand cela est nécessaire, il ne lui avait rien épargné non plus en échange. Elle portait donc, à n’en pas douter, tous les stigmates de ses nombreuses aventures. D’ailleurs, cela faisait un bien fou d’entendre ça. A l’heure où la majorité des amateurs d’horlogerie allaient s’épancher sur les réseaux sociaux à la moindre micro-rayure sur leur précieux garde-temps, pouvant franchement parfois laisser penser que cela relevait de la psychiatrie, Monsieur S., lui, avait toujours considéré sa montre pour ce qu’elle était vraiment : un outil fonctionnel, robuste et fiable, sur lequel il avait pu se reposer un nombre incalculable de fois. J’aimais cette vision des choses.

Avant même que je n’en fasse la demande, Monsieur S. me proposa de lui-même de m’envoyer quelques photos de sa Superman, une gentillesse qui ne me surprit guère de sa part.

La vraie surprise, elle, arriva quelque secondes après par contre, lorsqu’il proposa de m’envoyer également des photos de son autre Superman :

« -Votre autre Superman ?!? Vous voulez dire que vous avez un deuxième exemplaire de l’Armée de l’Air ?

-Oui, mais je ne la porte pas celle-ci et elle est un peu différente.

-Ah bon, comment ça ?

-Eh bien, elle est automatique également, mais plus fine… ah, et avec un cadran noir aussi… »

J’étais sans voix. Il y eut d’ailleurs je crois quelques secondes de blanc au téléphone avant que je ne puisse lui répondre, le temps d’articuler mes pensées et de trouver les prochains mots qui sortiraient de ma bouche. Je me doutais bien de ce dont on parlait là, mais cela me paraissait complètement impossible…

Après lui avoir demandé de me donner quelques détails supplémentaires, aussi bien concernant le cadran que les numéros gravés sur le fond de la montre, afin d’être définitivement certain qu’il ne s’agissait pas d’une erreur, il fallut pourtant bien se rendre à l’évidence : c’était effectivement une 53.00.16 Armée de l’Air ! Du jamais vu !

En fait, il m’expliqua que les Yema Superman avaient été en service depuis le début des années 70 jusqu’au début des années 2000 environ. Il y eut donc différentes générations de 24.11.17, sans doute une toute petite poignée de 55.00.16 (même si cela reste à vérifier), des 53.00.16 et même quelques Superman (R) quartz. Pour ces dernières, la recherche de photos est en cours et il n’est donc pas impossible que Monsieur S. puisse un jour m’en fournir quelques unes, par le biais de l’un de ses anciens frères d’armes. Car oui, sachez-le, si pas mal de ces Superman sont restées sur le carreau —ce qui est bien compréhensible vu ce qu’on leur faisait endurer— un certain nombre d’entre elles restent conservées précieusement dans des petites boites ou au fond des armoires, quelques unes trônant même encore fièrement au poignet de leur premier et unique propriétaire. Monsieur S. m’affirma que beaucoup de sauveteurs-plongeurs étaient très attachés à leur montre, souvent le seul souvenir « matériel » qui leur restait de cette vie d’aventures.

Notre conversation prit fin. Impossible de vous dire exactement combien de temps elle dura tant elle était captivante —et elle aurait d’ailleurs pu se poursuivre encore un bon moment je pense— mais je ne désirais pas abuser plus longtemps de l’amabilité de mon interlocuteur. Bien sûr, j’avais encore mille et une questions à lui poser, mais j’étais optimiste quant à la suite des événements : nous nous étions promis de garder contact et d’échanger aussi bien par e-mail que par téléphone, ce qui fut le cas.

 

– 6ème Partie –

Au cours des conversations suivantes, j’obtins donc pas mal de petites informations supplémentaires de la part de Monsieur S., parfois en rapport avec les Superman, parfois en relation avec sa vie professionnelle particulièrement mouvementée. Quoiqu’il en soit, je ne me lassais pas d’écouter toutes ses anecdotes : à mes yeux, les deux sujets étaient intimement liés et tout aussi passionnants l’un que l’autre.

Ainsi, entre deux récits assez épiques sur les conditions d’intervention et d’entrainement à l’époque (à titre d’exemple, je vous laisse imaginer ce que pouvait donner une immersion dans une eau glacée durant des heures, avec une combinaison rudimentaire et la rotation des pales de l’hélicoptère juste au-dessus en guise de ventilateur…), je pus apprendre entre autres que chaque unité gérait ses propres besoins au niveau du matériel et des montres. Ce n’était pas centralisé avec un service dédié, à l’instar de celui des AF (Approvisionnements de la Flotte) pour la Marine Nationale. Les contrats étaient bien entendu passés par le Commissariat de l’Air, mais les demandes étaient, elles, directement faites par les unités, au compte-gouttes. Pareil pour l’entretien et les révisions, qui se faisaient généralement chez l’horloger du coin, à proximité de la base. Il y avait donc une certaine liberté, voire une certaine autonomie dans ce domaine, chose toujours un peu surprenante lorsqu’on évoque l’univers de l’armée.

Les Superman leur étaient livrées sur bracelet acier ou sur bracelet caoutchouc Tropic. De l’aveu de Monsieur S., beaucoup de sauveteurs-plongeurs héliportés aimaient les porter sur le bracelet acier d’origine qui, en plus d’être solide, était à la mode et donnait un coté contemporain à la montre. Curieux de savoir s’il y avait eu par ailleurs quelques « bidouillages maison » au niveau des bracelets, il me confia que certains membres avaient utilisé des lanières velcro, semblables à celles que l’on trouvait déjà chez les plongeurs de la Marine Nationale durant les années 70. Ces derniers, non contents des bracelets proposés en standard avec leurs montres, avaient détourné ces lanières destinées à la base au frettage des câbles électriques sur les navires pour en faire des « straps ». Peu coûteux, solides et facilement ajustables, on retrouvait régulièrement ces bracelets velcro sur les ZRC Grands Fonds notamment. Fort de cette popularité grandissante auprès des plongeurs et ne pouvant laisser ce bricolage se faire dans l’anarchie la plus totale, au mépris de certaines règles de sécurité, le Commissariat de la Marine finira par les produire et par les passer en nomenclature dans le catalogue du matériel.

Alors, comment une telle idée avait pu voyager de la Marine Nationale à l’Armée de l’Air ? Ne vous inquiétez pas, vous allez découvrir ma modeste théorie à ce sujet assez rapidement, et cela va d’ailleurs nous donner l’occasion de nous intéresser d’un peu plus près à la genèse de ces sauveteurs-plongeurs héliportés…

 

– 7ème Partie –

Même s’il est probable que leur histoire ait débuté quelque peu avant, on retrouve les premières traces d’un sauvetage par hélitreuillage en 1955, lors d’une opération dans la baie d’Ha Long, au Vietnam.

Avec l’avènement de l’avionique à réaction et les nombreux crashes ou autres ratés qui l’accompagnèrent, l’Armée de l’Air comprit très vite l’intérêt de se doter de sauveteurs présents sur l’ensemble du territoire et capables d’intervenir dans n’importe quelles conditions, 24 heures sur 24, en mer comme sur terre. En effet, si les pilotes pouvaient désormais s’extraire sans trop de problèmes de leurs appareils, grâce à l’invention du siège éjectable par Martin Baker au milieu des années 50, encore fallait-il pouvoir les récupérer, parfois en milieu hostile.

En 1968, la sous-spécialité de Sauveteur-Plongeur Héliporté (SPH) fut donc officiellement créée.

Si les missions de type « RESCo », Recherche Et Sauvetage au Combat, et autres opérations plus confidentielles, comme la dépose ou la récupération de forces spéciales en territoire ennemi, sont celles auxquelles on pensera naturellement, il faut garder à l’esprit que ces équipages SAR (Search And Rescue) de l’Armée de l’Air effectuent aussi un très grand nombre de missions de service public. Qu’il s’agisse de sauvetages aéro-maritimes (SAMAR), aéro-terrestres (SATER), d’évacuations sanitaires (EVASAN), de déploiements exceptionnels lors du déclenchement de plans ORSEC, ou encore de récupérations de matériel par exemple, c’est à ces spécialistes des conditions extrêmes que l’on fera appel, lorsque la Gendarmerie et la Sécurité Civile seront dépassées par les événements ou ne seront pas techniquement en mesure d’intervenir.

Comptant une cinquantaines de sauveteurs-plongeurs héliportés, nombre qui a très peu évolué depuis leur création, ces équipages sont essentiellement présents sur 5 bases aériennes à l’heure actuelle : la BA 120 de Cazaux, à proximité du Bassin d’Arcachon (avec l’EH 1/67 « Pyrénées ») ; la BA 126 de Solenzara, en Corse (avec l’EH 01.044 « Solenzara ») ; la BA 188 de Djibouti, à l’est de l’Afrique (avec l’Escadron de Transports Outre Mer, l’ETOM 00.088 « Larzac ») ; la BA 186 de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie (avec l’ETOM 00.052 « Tontouta ») et la BA 367 de Cayenne-Rochambeau, en Guyane (avec l’ETOM 68 “Antilles-Guyane”).

Et la provenance du bracelet velcro de la Marine dans tout ça, me direz-vous ? Patience, nous y venons. Pour cela, il faut passer au chapitre « formation » de ces hommes d’exception.

Figurez-vous que celle-ci débute par un stage à l’Ecole de plongée de Saint-Mandrier qui, devinez quoi… est une école de la Marine Nationale justement. Tadahhh ! Ok, je vous l’accorde, ma théorie est sans doute un poil capilotractée, mais avouez que vous avez appris plein de choses en chemin sur ces « ploufs », alors ne vous plaignez pas !

Durant cette formation donc, disais-je, aussi bien théorique que pratique et d’une durée de cinq semaines, les recrues apprendront toutes les techniques de base de la plongée en bouteille ainsi que toutes les règles de sécurité indispensables à sa pratique. Ceux qui auront eu la volonté suffisante pour tenir jusqu’au bout se verront remettre le certificat de Plongeur de bord (PLB).

A noter que jusqu’en 2006, date à laquelle « sauveteur-plongeur héliporté »  deviendra finalement une spécialité à part en entière, avec un insigne distinctif (visible ci-dessous), les PLB et les SPH partageaient le même insigne.

Cette nouvelle qualification en poche, les stagiaires rejoindront la Base Aérienne 120 de Cazaux et recevront un enseignement en secourisme, au Centre de Formation des Techniciens de la Sécurité de l’Armée de l’Air (CFTSAA), puis en procédures de sauvetage héliporté ainsi qu’en techniques de secours en équipe, cette fois au sein de l’EH 01/067 « Pyrénées ». Parallèlement à cela, ils devront parfaire leurs techniques de plongée et passer de nombreuses épreuves physiques, notamment de natation.

Une fois diplômés, il seront affectés à différents escadrons d’hélicoptères où ils poursuivront leur formation et seront évalués régulièrement, tout au long de leur carrière. Leur excellence est à ce prix.

 

– Conclusion –

Si, à la suite de cette lecture, certains d’entre vous seront peut-être un peu déçus d’avoir appris que la Superman Armée de l’Air n’a jamais été une montre de pilote, cet univers faisant toujours naturellement rêver une part importante des collectionneurs, sachez que pour moi il n’en est rien.

En tombant sur cette montre, j’ai bien entendu eu l’immense plaisir de pouvoir découvrir toute son histoire, mais pas seulement. Elle m’a aussi et surtout ouvert les yeux sur une spécialité au sein de l’Armée de l’Air qui a fêté ses 50 ans l’année dernière, et qui m’était pourtant jusque-là inconnue. Ces personnes valeureuses, dont l’abnégation n’a d’égal que le courage dont elles font preuve au quotidien, méritent notre plus grand respect.

Avec cet article, je souhaitais donc également leur rendre hommage, modestement, à ma façon.

Quant à cette Superman qui les a accompagnés fidèlement dans toutes leurs missions, elle n’a jamais si bien porté son nom. Que ce soit dans les airs au bout d’un treuil et en pleine tempête, dans des eaux sombres par 40 mètres de fond, en territoire ennemi ou en vol stationnaire à la cime des arbres en pleine montagne, on ne pouvait imaginer plus beau destin pour cette “toolwatch”, longtemps considérée comme étant d’une solidité à toute épreuve. Et si, durant une trentaine d’années, la Superman a donc grandement facilité le travail de ces sauveteurs-plongeurs héliportés de l’Armée de l’Air, ces derniers lui ont aussi fait, et sans le savoir, le plus beau cadeau qui soit en retour, en lui donnant toutes ses lettres de noblesse.

C’est ainsi que naissent les plus belles légendes…

 

– Notes –

Je tenais à remercier, une fois encore, toutes les personnes ayant participé de près ou de loin à cette belle aventure. Batilou pour son magnifique travail de restauration, bien entendu, mais aussi et surtout Monsieur S., pour sa confiance et sa grande générosité. Non seulement il fut particulièrement enthousiaste, dès le début, face à une demande de ma part que d’aucuns auraient pu trouver farfelue, mais je sais aussi qu’il a pris énormément sur son temps, afin de répondre à mes nombreuses questions et pour faire des recherches, sans oublier les photos qui viennent illustrer cet article. D’ailleurs, il n’est pas dit que d’autres informations ne viennent pas un jour compléter cette première mouture, Monsieur S. poursuivant encore, au moment où j’écris ces quelques lignes, des investigations sur ces fameuses Superman.

Ah si, j’allais oublier… pour info, ne tenant pas à déclencher des vocations chez certains, sachez qu’une partie des gravures « Armées de l’Air », présentes sur les différentes photos, ont été volontairement masquées ou altérées/retouchées. Ainsi, celui qui serait tenté de les imiter reproduiraient ces mêmes erreurs, tel un collégien recopiant aveuglément les âneries présentes sur la copie du voisin. Avouez que ce serait ballot 😉

Enfin, cet article ayant été écrit spécialement pour Le Club Yema, veuillez avoir la gentillesse de me contacter avant d’en reproduire tout ou partie sur un autre support ou site internet.

 

Merci de m’avoir lu. @thedivewatchguy

 

– Références & Liens utiles –

  • Article de Zen, sur forum à montres :

http://forumamontres.forumactif.com/t113593-la-yema-superman-de-l-armee-de-l-air-francaise

  • Les Escadrons d’Hélicoptères, les équipages SAR, et les SPH :

https://www.defense.gouv.fr/actualites/communaute-defense/50-ans-pour-les-sauveteurs-plongeurs-heliportes

https://www.soldat-metier.com/armee-air/1319-devenir-plongeur-sauveteur-heliporte-plouf-video.html

http://www.aha-helico-air.asso.fr/

http://www.ffessm-in-memoires.fr/Les_memoires_des_IN_de_la_FFESSM/pdfs/L_2003_PlongeursArmeeAir_M.pdf

  • Les groupes Facebook :

https://www.facebook.com/Conservatoire-A%C3%A9ronautique-et-Historique-de-Metz-Frescaty-BA128-1497114707213614/

https://www.facebook.com/Sauveteur-plongeur-h%C3%A9liport%C3%A9-102450936516557/

  • Vidéos sur la spécialité « Sauveteur-plongeur héliporté » :